Georges

Georges

mercredi 5 décembre 2018

LES IDIOTS DU VILLAGE


C'était un été brûlant, comme tous ceux de ma mémoire. Un été passé à grimacer sous la lumière crue d'un soleil sans pitié.
Comme chaque année nous avions rendu visite à nos grand-parents. Quelques semaines à Martigues et enfin la Corse chez les parents de mon père.
Je ne me souviens pas d'avoir de plus beaux souvenirs d'enfance que ces moments passés loin de tout, dans le décor exotique du port pétrochimique de Lavera, dans le maquis Corse.
Chaque été, je rentrais dans mes contrées avec un hâle doré et de l'embonpoint. Chez nous, pour dire "je t'aime"on dit "mange". Alors je mangeais, c'était ma preuve d'amour. J'ai confondu très tôt aimer et dévorer. Regarde comme je t'aime. Comme je t'aime la bouche pleine.

Je sais que je vais ressentir la pesanteur habituelle des derniers jours avant la rentrée des classes qui paraissent toujours interminables. J'ai trop de temps, il y a trop de lumière, j'ai fait le tour de cet environnement il y a longtemps déjà.
Je n'ai jamais été bien servie en termes de pote dans mon village. Il y avait principalement des mecs, les copains de mon frère. Des copains circonstanciels, les pimpins du village qu'il n'était plus obligé de côtoyer dès qu'il retrouvait ses amis du collège. Il fallait faire avec. De mon côté, c'était un autre compromis, il me fallait faire sans.

Cet été là, il y a eu de grands malheurs.
La famille L., décimée dans un accident de voiture, en faisait partie. Les parents et la sœur sont morts sur le coup.
Je me souvenais d'eux. Des gens simples, sans histoire comme on dit à la campagne. Il en faut peu pour basculer dans le camp des familles avec histoire. Un fils PD, la grande qui ramène un noir, le retard mental du petit dernier. On va pas les chercher bien loin les histoires.
Mais eux, non, pas d'histoire à part celle, terrible, de leur mort.
Les deux frères ont survécus. L'un d'eux avait été dans ma classe pendant tout le primaire, un mec discret, d'un autre temps.Ils se déplaçaient en 2CV et j'en tirais des conclusions sur leur mode de vie. J'imaginais une famille de Amish vivant dans un environnement daté.

J'étais abasourdie et bien trop jeune pour comprendre l’irréversibilité de leur voyage. Ce qui est définitif n'est encore qu'un concept flou.

On n'a plus jamais revu les deux garçons.

La sœur avait un mec, un gars du village. Après le drame, il était souvent au Café Des Chasseurs à boire des verres. Il se faisait ramener chez lui par sa 205 blanche à la fermeture du bar.
Je le regardais en me disant que ça devait être dur de vivre la perte de la personne avec laquelle on se sent bien. Avec laquelle on peut être soi. Je comprenais pas grand chose au chagrin, je n'en avais pas connu de grands. J'avais vécu dans les éclaboussures des chagrins des autres, sans le prendre pour moi. J'étais sentimentale et désœuvrée, ça laisse du temps pour broder.
Il trimballait une mine creusée et claquait son blé dans des demis sirop et de l'essence.


Au Café des Chasseurs, je n'y venais pas souvent. Même en plein été c'était un endroit sombre et froid comme une nuit de novembre. Quand j'en avais marre de rester seule à parler aux arbres je me joignais au cortège turbulent des gosses à vélo. Je mesurais ma chance d'être partie, d'avoir échappé à un été sans fin à fumer de la liane et faire des conneries.
On bidouillait nos vélos avec des pinces à linge et du carton pour qu'ils fassent des bruits de moteur, ça marchait, on s'y croyait.
Les plus chanceux avaient un scooter Peugeot Zénith ou une 103 SPX avec un démarrage au kick pour traverser les mêmes bleds 10 fois par jour en prenant des faux airs de biker.
Je repense à la brûlure à l'intérieur du mollet faite par le pot trop chaud d'un garçon taiseux auquel je n'ai pas su dire non. Ça va, ça t'a pas fait trop mal ? Non, non, ça va. On apprend vite à mentir sans quitter son sourire. À retourner les larmes vers l'intérieur pour ne pas gâcher la fête et rester la bienvenue parmi les mecs.
Je serrais les dents en me disant, ne pleure pas, ne fais pas la fille, tu pleureras chez toi. Mais, même après, je pleurais pas.

J'avais arrêté de ressentir quelques mois plus tôt. La vie avait changé d'un coup pour devenir compliquée. C’était comme ça. Il fallait juste le savoir et faire avec.

Il y avait beaucoup de Peugeot à l'époque. C'était une fierté régionale. Nos parents bossaient à la Peuge avant d'en être virés à la suite de nombreux plans sociaux.
On les voyait attendre la ramasse des trois huit.

On ne se souciait de rien, nous. On avait le temps. Beaucoup trop de temps.

Dans le café, le sol collait sous les pas et les gens parlaient fort et même leurs paroles poissaient.
Les garçons jouaient aux fléchettes et moi, je regardais tout ça. Je m'asseyais sur un tabouret et je parlais avec la barmaid. J'ai toujours voulu séduire les adultes, avant cet été là, je me pensais plus maligne que les gens de mon âge. Tu parles.
Le garçons était là, avec l'aura de tristesse romantique que je lui accordais. Il buvait une bière en regardant lui aussi la cible électronique qui clignotait tout ce qu'elle savait.
Je le regardais du coin de l’œil en buvant mon Tropico tiède.
J'essayais de faire taire mon envie de pisser mais plus je faisais des efforts pour penser à autre chose, plus ma vessie me rappelait son besoin impérieux d'être soulagée. J'avais peur de croiser un homme aux pissotières, j'avais peur de voir quelque chose que je n'avais pas envie de voir.
Comme quand le voisin nous emmenait à la piscine, mon frère et moi, et que je devais me changer avec eux dans les vestiaires des hommes. Je me sentais paralysée devant toutes ces queues adultes qui pendaient à la hauteur de mon visage.

L'odeur des toilettes était insoutenable, un mélange dégueulasse de produit à récurer mal rincé et de pisse. Ici, toute une classe ouvrière venait pisser son smic, ses allocs ou fuir un foyer chancelant.
Cette odeur n'était pas de mon âge. Parfois je me demandais ce que je foutais là. La conclusion la plus fréquente était de me dire que j'avais bien de la chance d'être libre. Je ne savais pas ce que voulais dire ce mot. Je me racontais des histoires.
Il n'y a pas de chiottes pour dames, encore moins pour petite fille mais je n'ai plus le choix.
Je fais ce que j'ai à faire et en sortant, il est là. C'est le hasard qui nous réuni. Le brouhaha a pris quelques degrés d'alcool. Il me demande ce que je veux.
Je veux rien. T'es sûre? Certaine. Il passe sa main derrière ma nuque et attire mon visage près du sien.
J'ai l'impression que sa langue est un bout de viande râpeux dans ma minuscule bouche. C'est la première fois que je goûte à l'alcool et c'est dans la bouche d'un homme. Il m'a donné un baiser que je n'ai pas su rendre. J'avais pas la technique, pas l'habitude, même pas l'envie.
Mon cœur s'emballait. Il m'arrivait quelque chose, je ne pouvais pas dire non. On ne dit pas non à un peu d'aventure. 

Je me suis dit que ça devait être ça un homme triste. Il sait plus ce qu'il fait, le pauvre, il a perdu la tête.

Je savais pas non plus ce que je faisais là serrée contre un homme qui m'embrassait. Un homme, pas un gosse. Avec de la barbe de trois jours et des cicatrices d'acné alors que les mecs de mon âge n'en étaient pas encore à l'acné, lui, il était déjà deux stades plus loin.
J'en avais de la chance.

Il est retourné à son demi et moi j'ai repris mon vélo et je suis rentrée chez moi pour le déjeuner. J'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de vraiment grave. Je m'en voulais, j'étais tiraillée entre une excitation glauque et l'envie de me faire 18 bains de bouche pour me débarrasser du goût de l'alcool et de la tristesse qui s'était propagés de sa bouche à la mienne comme un poison.

Je croyais que nous étions ensemble. Pour mon petit cerveau s'embrasser signifiait être en couple. Peu importe l'investissement des protagonistes dans le projet.
Quelques jours après ce baiser, on squattait sur les deux marches du monument au mort. On faisait rien de spécial à part fumer des clopes, cracher par terre, écouter les bobards des uns et des autres et essayer de gratter un tour de scooter.

Quand j'ai vu s'approcher de notre petit groupe sa silhouette dégingandée, j'ai senti toutes mes forces me lâcher. Mon corps ne me tenait plus, j'étais exsangue..
Je fixais son visage en espérant croiser son regard, c'était mon mec après tout. Il avait sûrement envie de me revoir, je sais pas, on se jette pas dans une bouche comme ça pour rien.
Il ne m'a pas calculé, c'est comme si j'avais été détourée et virée de ce moment. Il a fait son numéro de crâneur avant de reprendre sa caisse. Une copine, la seule du village, m'a regardée sans sourire, son regard était solennel et pesant. Je me demande après coup si ce n'était pas « son mec » à elle aussi.

J'aurai 12 ans dans moins d'un mois. Cet été ma grand mère m'a complimentée sur ma taille marquée, mon corps de jeune fille. Elle a dit comme ça. Je ne comprends pas ce qui a fait de moi une béance en quelques semaines. Comment je suis devenue un corps dans lequel on veut à tout prix mettre une langue, des doigts, une bite. Quelque chose a du se passer dans mon dos. J'ai reçu tous les stigmates de la féminité et je ne trouvais pas ma place dans ce monde qui s'offrait à moi. J'ai toujours été une enfant discrète mais désormais il n'était plus possible pour moi de disparaître en moi même, de considérer le monde comme un bruit blanc. On me tendait un script et j'y comprenais rien. J'envoyais des signaux que je ne maîtrisais pas. Je parlais un nouveau langage malgré moi.

J'avais l'habitude de regarder la vie de loin.
Derrière la baie vitrée du salon je regardais le vide. Rien ne se passait jamais mais j'avais de l'espoir. J'avais l'impression que si je quittais la fenêtre j'allais tout rater. 
Parfois j'aurais voulu ne même plus avoir à cligner des yeux. Je ne sais pas ce que j'espérais précisément mais j'ai su rapidement que cette histoire là ne serait pas ce que j'attendais de la vie. J'allais d'ailleurs la vivre sans l'intégrer.
On dit que le cerveau envoie les données quand nous sommes prêts à les traiter. Cette semaine avait été complètement occultée. La disquette perdue qu'on retrouve sur une étagère poussiéreuse et qui tout à coup prend toute la place. J’accueille les images qui rebroussent chemin avec suspicion. Je me méfie de ma mémoire en m 'abandonnant aux sensations qui s'imposent.
La peau granuleuse de son visage et de son cou. La barbe de trois jours. L'odeur de tabac sur les vêtements. Les baisers alcoolisés. La bouche qui prend trop de place sur mon visage, qui m'avale. Mes yeux grands ouverts. La queue énorme, gorgée d'envie sous la braguette tendue du jean blanc.
J'ai envie de serrer dans mes bras cette gamine aux yeux immenses qui crie dans un cauchemar mais qui reste docile, coupable de ce qu'elle fait aux sexes des hommes tristes.

Les jours passaient et on ne savait plus quoi faire de nos peaux. Je regardais mes affaires scolaires toutes neuves, je faisais le vœux de réussir cette année. De me ressaisir et me concentrer. J'ai toujours eu d'énormes difficultés de concentration. Je me demande si l'habitude que j'ai prise de m'absenter par l'esprit des moments que je n'avais pas envie de vivre n'était pas à l'origine de ma nature distraite.
Aujourd'hui je me souviens d'un autre garçon triste qui avait pris ma bouche dans l'obscurité d'une salle de ciné. C'était un ami de mon frère, il venait de se faire plaquer. J'étais avec une copine au cinéma et mon frère et lui un peu plus loin derrière. Il est venu occuper le siège vide à ma gauche, quand je l'ai regardé il m'a embrassée. J'ai rien compris mais ça s'est reproduit plusieurs fois.
Il était plutôt joli et populaire, plus vieux de moi d'un an. Il faut croire que j'ai toujours eu de la chance. En tout cas, le roulage de pelle devant Sauvez Willy m'avait déjà laissé croire que nous étions plus ou moins « ensemble » mais le lendemain matin, à la récré de 10h, j'ai vu le premier garçon triste embrasser son ex et je n'ai pu que baisser la tête sur mes chaussures et écouter mes copines me traiter de mytho.

Mais là, c'était autre chose qu'une pelle de gosse dans un ciné. C'était une autre histoire qui se jouait sous la chape de plomb de cet été 93.

On roulait à blinde au milieu de la route, horde d'enfants empêtrés dans des corps en travaux. On avait l'ennui cruel qui nous poussait à découper des lombrics avec des pierres tranchantes, cramer des insectes à la loupe, taxer des pièces à droite et à gauche pour acheter des pétards à l'épicerie du village voisin. Et quand la voiture tunée d'un gars du village se posait près de nous on faisait un sketch pour que le mec fasse cracher les enceintes, je regardais les garçons danser comme des dingues sur SNAP ! je laissais les basses me taper dans les tripes. Je souriais à une vie que j'avais l'impression d'observer par un trou de serrure en crapotant ma Royale Menthol.

Rythm is a dancer
It's a soul companion
You can feel it everywhere

L'ennui nous conduisait souvent dans la grange d'un agriculteur du village. On se faisait des cabanes, on rampait dans des galeries et parfois ça dérapait en explorations génitales. C'était de notre âge et ça n'allait pas bien loin. Il y avait une mezzanine depuis laquelle on se jetait dans le vide pour atterrir sur un tapis de paille suffisamment douillet pour que ça reste marrant. On se balançait au bout d'une corde comme tarzan au bout de sa liane en imitant son cri. C'était plus un truc de mec encore une fois, avec ma copine, on se faisait vite chier.
Les grands nous mettaient en garde parce que le paysan en avait marre de nos conneries, parce qu'on pouvait foutre le feu en fumant des clopes etc... Mais pour autant ça les dérangeait pas de venir se faire quelques plongeons dans la paille.
C'est dans ce contexte que j'ai revu le garçon triste. Il venait jouer à Tarzan et j'allais pas tarder à comprendre qui serait Jane dans son scenario.

Assise sur ma botte de paille, je regardais les autres faire les cons quand il est venu s'asseoir à côté de moi. Pantalon blanc, débardeur gris, il se marre et je suis trop intimidée pour le regarder. J'ai peur qu'il me zappe et peur qu'il me prenne en compte. C'est lui qui prend ma main au bout de quelques minutes. Son geste me sort de la torpeur pour me conduire dans la terreur.

Viens.

Je me lève pour le suivre, j'ai encore l'âge auquel on concède d'emblée de l'autorité aux aînés. Alors je viens. On arrive dans un coin en hauteur, une planque aménagée par l'un d'entre nous lors d'un de nos jeux. On s'assied, les genoux relevés, on ne dit rien. Je ne sais pas quoi dire. Les battements de mon sang sont comme des infra basses qui me donnent la gerbe. J'essaie de penser à autre chose pour me remettre d'aplomb.Je me chante une chanson pour me donner du courage. Rythm is a dancer. Je sors de mon corps qui reste comme un tas de chiffon sur la paille. Je comprends à peine la langue dans ma bouche qui vit sa vie. Les mains qui tiennent mon visage. Mes yeux fixent un point dans les poutres de la charpente. Le volume sonore s'épaissit, les sons se distordent, les voix des gosses se raréfient. Rythm is a dancer. It's a soul companion.
J'arrive toujours pas à descendre de la charpente d'où je regarde la scène, le short ouvert, la taille marquée, le corps de jeune fille, quel bel été.
Je regarde l'homme devenir une bête et jouer à la poupée avec une enfant qui fait la morte. Je regarde la main dans sa culotte, qu'est ce qu'on peut bien chercher dans le slip d'une gamine ?
J'ai envie de crier mais j'y arrive pas. Je ne peux pas non plus détourner les yeux de ceux de la gamine. Il prend la main molle de la petite pour la poser sur le braquemart qu'il a sorti de son pantalon. Et là, la vie revient dans son regard, le sang retrouve le chemin de son cerveau, elle réintègre son propre corps, elle se réchauffe, elle s'anime et elle dit non.

Non.

J'ai pas envie de faire ça.

Elle se lève sur ses coudes et lui aussi, il s'approche pour l'embrasser et elle tourne violemment la tête. Non. Elle ne le regarde plus, elle regarde le mur, la paille, elle écoute son souffle court. Elle entend des mouvements vifs, le bruit métallique d'un ceinturon. Putain mais en fait t'es vraiment qu'une gamine.
Bien joué connard. C'est vraiment une gamine et toi t'es une merde. J'attends qu'il parte pour sauter de la poutre en m'accrochant la corde. J'imite le cri de Tarzan et ça la fait glousser.
Elle me dit « t'es con » pendant que j'enlève quelques brins de paille dans ses cheveux. Elle remet ses vêtements correctement en soupirant.

  • ça va ?
  • Ben non... Je fais que des conneries.
  • Qu'est ce que t'as fait là comme connerie ?
  • Ben t'as vu non ?
  • Je t'ai pas vu faire de connerie. Toi t'as rien fait. C'est pas toi la conne.
  • Se laisser faire c'est pareil que faire
  • Non c'est pas pareil.
  • Faut que je rentre...
  • Je t'accompagne.
  • T'as quel age ?
  • 36 ans
  • T'es vieille ! T'es plus vieille que mes parents. Pourquoi t'es venue ?
  • Fallait que je te dise un truc. Ça va ? T'as mal quelque part ?
  • Non, ça va. J'ai pas mal. Enfin, un peu mal mais ça va. Tu voulais me dire quoi ?
  • On s'arrête ?
  • Faut que je rentre.
  • Je voulais te dire que ce qui s'est passé c'est pas de ta faute. Tu l'as pas cherché ni rien. Et si ça se reproduit n'oublie jamais que c'est pas de ta faute...
  • C'est quand même moi qui l'ai laissé faire. C'est moi qui l'ai laissé m'embrasser aussi au café.
  • Il avait pas à faire ça. Pour t'embrasser, pour te toucher, on doit te demander.
  • C'est ça que tu voulais me dire ?
  • Pas seulement. Je voulais te dire que ça va pas être de la tarte cette année, mais ce sera pas de ta faute. Essaie de te souvenir de ça, tout le temps. Tu te le dis, tu serres les dents, tu serres les yeux et tu te répètes que c'est pas de ta faute. Et si t'as envie de crier tu cries. Si t'as envie de pleurer tu pleures.
  • C'est triste ce que tu racontes
  • Ben des fois c'est triste, et cette année c'est pas la tienne. Mais c'est pas grand chose une année dans une vie.
  • Super …
  • Tu vas rencontrer plein de gens qui vont t'aimer, parce que t'es quelqu'un qu'on a envie d'aimer. Mais y'en a qui savent pas faire. Tu apprendras à les reconnaître et eux, tu les laisses tomber. Ça vaut pas la peine.
  • Je l'ai laissé faire parce qu'il a déjà assez de problèmes comme ça. Il est triste et tout.
  • Et toi ? T'en as pas des problèmes ? T'as que ça. C'est pas pour autant que tu forces qui que ce soit à faire des trucs. Ya pas d'excuse. C'est juste un connard.
  • Tu parles mal pour ton âge. Bon, faut vraiment que je rentre là.
  • Ok, tu vas en parler ?
  • Hein ? Ça va pas ?
  • Tu as le droit de le faire. C'est important.
  • Je le ferai pas. C'est assez la merde comme ça, je vais pas en rajouter avec mes conneries.
  • C'est pas des conneries.
  • Oui, ok, on a déjà fait le tour. Faut que je rentre.
  • Alors salut. Fais toi confiance, tout passe, ça va pas être facile mais t'es balèze alors tu vas y arriver. Si tu peux, fais attention à toi, n'oublie pas que t'es précieuse.
  • Ok, j'oublie pas. Tu t'appelles comment ?
  • Comme toi.
  • Comment tu sais ?
  • Je sais tout.

Été 93.

J'ai remonté la rue de la mairie lentement, je pesais une tonne. Ça faisait un secret de plus à ajouter aux autres. Dans une semaine c'est la rentrée. La cinquième. Tout va changer. Tous les sentiments vont devenir tranchés, ce sera noir, ce sera blanc. Il n'y aura plus d'entre deux. Je reverrais le garçon traverser le village dans sa caisse. Je chercherais son regard et je ne le trouverais plus jamais.
Il y aura d'autres garçons dans la même grange. Les yeux révulsés à attendre que ça passe. Et le chemin du retour avec la honte plantée dans le ventre. D'autres feux à éteindre que je ne me souviendrai pas d'avoir allumés. Je ne dirai pas souvent non à un peu avilissement. Je me détesterai minutieusement. Ce sera mon projet. J'en demanderai autant aux autres. Je mordrai la caresse sincère pour embrasser la main qui me frappe. Je prendrai l'amour qu'on me porte comme un aveu de faiblesse. Je n'accepterai pas qu'on m'aime, ça deviendra rédhibitoire. Tu m'aimes mais pas moi, casse toi avec tes goûts de chiottes, ressaisis-toi.

J'aurai la vingtaine triste, les yeux lavés par les nuits blanches passées à brûler la chandelle par les deux bouts. À chercher la mort sur la peau des autres. À attendre mon heure. Il y aura d'autres secrets. Je deviendrai peu à peu un tombeau dans lequel on balance sa merde. Je voudrais m'oublier. Je voudrais mourir pour ne plus rien entendre.
Été 93, je suis devenue béante. J'en ai pris mon parti, c'est comme ça. Je serai souvent au mauvais endroit au mauvais moment à servir d'éponge à merde, de réceptacle. C'est comme ça.
Je travaillerai longtemps à faire mauvaise impression. Je préférerai qu'on me déteste en virtuose plutôt que d'être mal aimée.
Le temps m'apprendra le respect qu'on me doit. Que je me dois. Le temps me fera vieille et de plus en plus sage. Je trouverai mon rythme, je modulerai mon chant, je me dirai que c'est pas grave. Je classerai tout sans suite. Il faut pas s'encombrer.
J'ai mis toute mon application au service de ma déchéance. J'ai voulu couvrir les cris de la gamine de 1'année 93 passée à devoir se taire sur tout. Éponger les chagrins des adultes. On peut rien faire pour toi alors arrête de gueuler. Elle est revenue comme ça, comme on visite un membre de la famille sur un coup de tête. Sur son petit visage il n'y avait que des yeux, c'est dingue comme les gosses ont de grands yeux. Ils portaient la paix qu'on acquiert après avoir accordé son pardon. Pendant tout ce temps j'ai voulu la dévorer, la dégueuler, la défigurer... Mais j'ai pas réussi à l'anéantir. Elle est revenue à moi un matin de novembre, j'ai pris sa main et j'ai vu le soulagement sur son visage détendu.
J'ai pas eu besoin de parler. Elle m'avait déjà pardonné. [...]