Georges

Georges

samedi 17 novembre 2018

Te prends pas la tête

J'avais récupéré les carnets chez ma mère. Ils étaient une douzaine dans un carton rempli d'autres merdes. Un carton frappé du sceau du secret, attention danger, zone de guerre, ne pas entrer sous peine de mort.
Le truc repérable à 10 bornes :ne lisez pas mais sachez que ça existe.
Je me disais que la lecture de toutes ces pages me feraient du bien. Le coup d'oeil rassurant dans le rétro qui confirme qu'on a semé les monstres dans la course poursuite. Qu'on peut arrêter d'aller trop vite, trop loin.
Alors j'ai lu, un peu. Je me suis attendrie pour cette personne que j'ai redécouverte. J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, lui caresser la nuque, lui dire ça va aller, te prends pas trop la tête.
Les longues journées exsangues, la maladie de l'ennui, la honte aussi, à chaque page.
J'ai retrouvé la passion des questions et la peur des réponses.
J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, la secouer brutalement. Lui dire que putain, ça va aller, te prends pas trop la tête maintenant, arrête de perdre ton temps.
Ça pue la dépression, le valium, le lysanxia, le prozac, le veratran.
Ça pue la défaite aussi.
J'avais lâché l'affaire et j'attendais de me réveiller de ma sieste éternelle avec du courage. Celui que je suis allée arracher avec les dents quand j'ai retrouvé le goût de la station debout.
J'ai lu, j'ai relu, à la recherche d'un style introuvable. J'ai foutu ça dans un tiroir. Des pages et des pages de vide. Une visite guidée de mon nombril dont on aurait pu faire le tour en trois mots.
T'as des trucs qui méritent pas tes tiroirs, ça devient rien d'autre que de la souille d'encre. J'ai eu envie de tout cramer. Mettre un terme définitif à une carrière de tragédienne. Faire ça en grande pompe, une cérémonie de purification par les flammes.
On se refait pas.
On était cinq autour du feu. Cinq à alimenter le foyer en jetant les pages arrachées.
J'ai cramé mes années perdues. Même si il y avait aussi du bonheur, des fulgurances, des minutes de vie qui comptent triple, de la bonne volonté, j'ai surtout retenu les blessures répétées, le plaisir malsain de se laisser pourrir dans un coin.
J'ai tout cramé et c'était beau. Comme se faire caresser la nuque en fermant les yeux pour prolonger le plaisir.
S'entendre dire ça va aller, t'inquiètes,  te prends pas trop la tête.

vendredi 9 novembre 2018

Vous voyez ce que je veux dire

Au réveil j'ai cette haleine vraiment étrange et je ne lui trouve pas d'excuse valable en fouillant l'historique de mes dernières 24h.
Et puis ça me revient. La molécule miracle.
Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas tapée une ramasse aussi magistrale. Il n'y a rien de pire que de se traîner aux pieds de sa propre existence sans savoir quoi faire pour la sauver.
Et ce goût dégueulasse dans la bouche. La galoche de la mort.
Je croise des regards en me disant que ça se voit que j'ai plus pied et que je fais semblant de nager. Je choisis un sourire dans mon nuancier.
Je précède un homme qui porte un parfum bon marché. Brut de Fabergé. Je pense à mon grand père. Je ferme à peine les yeux. Je suis à la mer, il a de l'eau jusqu'à la moitié des cuisses et me porte. On sent l'ambre solaire, le sel, les vacances et l'amour. J'entends son gros rire à mon oreille, le ressac des vagues, un clapotis inoffensif et méditerranéen. J'ai envie de chialer mais ce serait comme balancer de l'essence sur un départ de feu.
L'arrivée du tram dédramatise. Je me mets dans un creux. J'y vois des gens connus issus de ma vie actuelle et de ma vie d'avant. Je regarde à travers eux.
Il y a un jeune homme qui était élève du dernier lycée où j'ai bossé. Un élève discret, tiré à quatre épingles. J'ai plus communiqué avec son carnet de liaison qu'avec lui. Il est beau comme on peut l'être à 17 ans.
J'ai l'impression de transpirer une odeur de détresse. L'impression qu'on voit sur mon visage l'engourdissement lié au produit qui m'a collé une beigne monumentale.
C'est vraiment se donner beaucoup d'importance parce que les gens, ils en ont rien à foutre de ta gueule la plupart du temps dans le tram. Ils veulent tout au plus que tu dégages du milieu à leur arrêt et que ta main ne touche pas la leur sur la barre.
Ça va pas plus loin.
ça s'est passé comme ça. Entre deux sanglots je lui ai dit :
- Vous voulez pas me filer un truc pour que je gère, que je fonctionne ?
- Un truc ?
- Vous voyez ce que je veux dire.
- Je vais vous donner un truc mais ça va pas vous plaire. Quels sont vos trucs à vous ?
- Les trucs pas remboursés ? Les douches longues et brûlantes par exemple. Mais je préfère entretenir les rentes des labo pharmaceutique que niquer de l'eau dans le vent.
- Aller bien c'est du vent ?
- Vous voyez ce que je veux dire. Et écrire aussi, c'est un bon truc.
- Et parler ?
- Ben je vous parle là...
- Vous voyez ce que je veux dire.