Georges

Georges

lundi 10 septembre 2018

La page arrachée

J'écris frénétiquement. Même quand je parle j'écris. Quand je dors aussi. Je m'endors la tête lourde, soulée de mots. Je me réveille les doigts pourris d'encre bleue. Sous les ongles, le sang caillé, les lambeaux de réalité auxquels j'ai essayé de m'agripper de toutes mes forces.
Je m'échappe de mes nuits folles en sursautant. Je cherche mon souffle, je crache la terre que j'ai dans la bouche.
Je scanne mon environnement mais je ne reconnais rien. Je suis dans la cabine impersonnelle d'un ferry. Je suis dans la cellule givrée d'un couvent. Je suis au mitard. Dans le ventre de la baleine. Sclérosée.
Je ressuscite ceux que j'ai tué, je compte mes yeux, ils sont deux. Je me rêve éborgnée et me lève clairvoyante. Jetée de la nuit.
J'attrape n'importe quoi comme une corde lancée au fond du puits où j'ai glissé. Je me tue les bras mais je remonte.
Mon pied frôle le sol en narguant la somme de mes terreurs qui attend sous le lit.
Je me fais face devant le miroir de la salle de bain, je m'envoie de l'eau sur le visage, des gouttes puis des seaux.
Je crache la terre, je me lave les mains. Je me défaits des tâches d'encre et des cauchemars autour desquels je me brode un enfer
Je reviens à moi, mon regard m'envoie des châtaignes. J'encaisse la décharge du concret qui me parcourt. Le bruit de fond des voitures sur l'autoroute. Je pense à ceux qui les conduisent. À ceux qui ne dorment pas. Qui ne dorment plus. J'ai peur de la lumière, J'allume la lumière comme on se jette d'une falaise.
Rien. Il n'y a rien.
Des draps défaits. L'odeur acre de la peur et de la poussière sous le lit.
Une flaque d'encre bleue nuit qui se vide sur le drap blanc. Une page arrachée. Rien.

Journal 17/18 avant les jours sang


Une dame sans âge m'offre un sourire triste à la caisse du Monop où j'attends mon tour. Elle tarde un peu mais dépose finalement 5 canettes de 8.6 sur le tapis de courses. Elle plaisante avec moi, elle essaie de faire oublier les canettes mais son haleine me rappelle les degrés d'alcool. J'observe avec pudeur les plis de peau sous ses yeux et les gestes fébriles mais volontaires des meufs bourrées dès 11h. C'est une belle journée n'est-ce-pas? J'aquiesce et je pense : une belle journée pour se la coller derrière des volets fermés.
Pour qui je me prends?
Je souris sans effort, parce qu'elle inspire une sympathie immédiate.
Je dis au revoir et bonne journée.
Sur le tapis de courses, je dépose à mon tour des calories qui vont être scannées : 543 les 100g, 237 les 100g etc... 300% des apports journaliers à manger derrière les volets fermés. Symptôme pré menstruel numéro un, se donner des raisons de se haïr en attendant les jours sang. Outre manger sans plaisir. Répondre oui à toutes les fringales. Il sera bien assez tôt demain pour soigner les courbatures d'estomac et de culpabilité.
Je souris à la personne derrière moi, j essaie de faire oublier les calories sur le tapis mais mon gros cul ne dupe personne.
C'est une belle journée n'est-ce-pas? Une belle journée pour se remplir jusqu'à l'explosion. Pour amoindrir l'idée de la brèche, la peur du vide.
Une belle journée pour cacher la misère à son prochain dans les lieux publics. Faire des politesses et des manières pour faire oublier les détestation, les pulsions morbides. Le délabrement et le sabotage comme projets de vie à très court terme.
On se tient la porte, on prend des airs, on fait semblant de ne pas s'observer, de ne pas ressentir la gifle de l'intime réalité qui se confronte à celle des autres. On fait semblant de savoir où on va alors que ça fait un bail qu'on a bouffé la boussole et qu'on improvise. On fronce le regard, on singe la certitude mais on attend tous plus ou moins d'être chez soi pour se trouver des raisons de se détester en fermant les volets sur cette belle journée qui nous crache à la gueule.