Georges

Georges

mercredi 5 décembre 2018

LES IDIOTS DU VILLAGE


C'était un été brûlant, comme tous ceux de ma mémoire. Un été passé à grimacer sous la lumière crue d'un soleil sans pitié.
Comme chaque année nous avions rendu visite à nos grand-parents. Quelques semaines à Martigues et enfin la Corse chez les parents de mon père.
Je ne me souviens pas d'avoir de plus beaux souvenirs d'enfance que ces moments passés loin de tout, dans le décor exotique du port pétrochimique de Lavera, dans le maquis Corse.
Chaque été, je rentrais dans mes contrées avec un hâle doré et de l'embonpoint. Chez nous, pour dire "je t'aime"on dit "mange". Alors je mangeais, c'était ma preuve d'amour. J'ai confondu très tôt aimer et dévorer. Regarde comme je t'aime. Comme je t'aime la bouche pleine.

Je sais que je vais ressentir la pesanteur habituelle des derniers jours avant la rentrée des classes qui paraissent toujours interminables. J'ai trop de temps, il y a trop de lumière, j'ai fait le tour de cet environnement il y a longtemps déjà.
Je n'ai jamais été bien servie en termes de pote dans mon village. Il y avait principalement des mecs, les copains de mon frère. Des copains circonstanciels, les pimpins du village qu'il n'était plus obligé de côtoyer dès qu'il retrouvait ses amis du collège. Il fallait faire avec. De mon côté, c'était un autre compromis, il me fallait faire sans.

Cet été là, il y a eu de grands malheurs.
La famille L., décimée dans un accident de voiture, en faisait partie. Les parents et la sœur sont morts sur le coup.
Je me souvenais d'eux. Des gens simples, sans histoire comme on dit à la campagne. Il en faut peu pour basculer dans le camp des familles avec histoire. Un fils PD, la grande qui ramène un noir, le retard mental du petit dernier. On va pas les chercher bien loin les histoires.
Mais eux, non, pas d'histoire à part celle, terrible, de leur mort.
Les deux frères ont survécus. L'un d'eux avait été dans ma classe pendant tout le primaire, un mec discret, d'un autre temps.Ils se déplaçaient en 2CV et j'en tirais des conclusions sur leur mode de vie. J'imaginais une famille de Amish vivant dans un environnement daté.

J'étais abasourdie et bien trop jeune pour comprendre l’irréversibilité de leur voyage. Ce qui est définitif n'est encore qu'un concept flou.

On n'a plus jamais revu les deux garçons.

La sœur avait un mec, un gars du village. Après le drame, il était souvent au Café Des Chasseurs à boire des verres. Il se faisait ramener chez lui par sa 205 blanche à la fermeture du bar.
Je le regardais en me disant que ça devait être dur de vivre la perte de la personne avec laquelle on se sent bien. Avec laquelle on peut être soi. Je comprenais pas grand chose au chagrin, je n'en avais pas connu de grands. J'avais vécu dans les éclaboussures des chagrins des autres, sans le prendre pour moi. J'étais sentimentale et désœuvrée, ça laisse du temps pour broder.
Il trimballait une mine creusée et claquait son blé dans des demis sirop et de l'essence.


Au Café des Chasseurs, je n'y venais pas souvent. Même en plein été c'était un endroit sombre et froid comme une nuit de novembre. Quand j'en avais marre de rester seule à parler aux arbres je me joignais au cortège turbulent des gosses à vélo. Je mesurais ma chance d'être partie, d'avoir échappé à un été sans fin à fumer de la liane et faire des conneries.
On bidouillait nos vélos avec des pinces à linge et du carton pour qu'ils fassent des bruits de moteur, ça marchait, on s'y croyait.
Les plus chanceux avaient un scooter Peugeot Zénith ou une 103 SPX avec un démarrage au kick pour traverser les mêmes bleds 10 fois par jour en prenant des faux airs de biker.
Je repense à la brûlure à l'intérieur du mollet faite par le pot trop chaud d'un garçon taiseux auquel je n'ai pas su dire non. Ça va, ça t'a pas fait trop mal ? Non, non, ça va. On apprend vite à mentir sans quitter son sourire. À retourner les larmes vers l'intérieur pour ne pas gâcher la fête et rester la bienvenue parmi les mecs.
Je serrais les dents en me disant, ne pleure pas, ne fais pas la fille, tu pleureras chez toi. Mais, même après, je pleurais pas.

J'avais arrêté de ressentir quelques mois plus tôt. La vie avait changé d'un coup pour devenir compliquée. C’était comme ça. Il fallait juste le savoir et faire avec.

Il y avait beaucoup de Peugeot à l'époque. C'était une fierté régionale. Nos parents bossaient à la Peuge avant d'en être virés à la suite de nombreux plans sociaux.
On les voyait attendre la ramasse des trois huit.

On ne se souciait de rien, nous. On avait le temps. Beaucoup trop de temps.

Dans le café, le sol collait sous les pas et les gens parlaient fort et même leurs paroles poissaient.
Les garçons jouaient aux fléchettes et moi, je regardais tout ça. Je m'asseyais sur un tabouret et je parlais avec la barmaid. J'ai toujours voulu séduire les adultes, avant cet été là, je me pensais plus maligne que les gens de mon âge. Tu parles.
Le garçons était là, avec l'aura de tristesse romantique que je lui accordais. Il buvait une bière en regardant lui aussi la cible électronique qui clignotait tout ce qu'elle savait.
Je le regardais du coin de l’œil en buvant mon Tropico tiède.
J'essayais de faire taire mon envie de pisser mais plus je faisais des efforts pour penser à autre chose, plus ma vessie me rappelait son besoin impérieux d'être soulagée. J'avais peur de croiser un homme aux pissotières, j'avais peur de voir quelque chose que je n'avais pas envie de voir.
Comme quand le voisin nous emmenait à la piscine, mon frère et moi, et que je devais me changer avec eux dans les vestiaires des hommes. Je me sentais paralysée devant toutes ces queues adultes qui pendaient à la hauteur de mon visage.

L'odeur des toilettes était insoutenable, un mélange dégueulasse de produit à récurer mal rincé et de pisse. Ici, toute une classe ouvrière venait pisser son smic, ses allocs ou fuir un foyer chancelant.
Cette odeur n'était pas de mon âge. Parfois je me demandais ce que je foutais là. La conclusion la plus fréquente était de me dire que j'avais bien de la chance d'être libre. Je ne savais pas ce que voulais dire ce mot. Je me racontais des histoires.
Il n'y a pas de chiottes pour dames, encore moins pour petite fille mais je n'ai plus le choix.
Je fais ce que j'ai à faire et en sortant, il est là. C'est le hasard qui nous réuni. Le brouhaha a pris quelques degrés d'alcool. Il me demande ce que je veux.
Je veux rien. T'es sûre? Certaine. Il passe sa main derrière ma nuque et attire mon visage près du sien.
J'ai l'impression que sa langue est un bout de viande râpeux dans ma minuscule bouche. C'est la première fois que je goûte à l'alcool et c'est dans la bouche d'un homme. Il m'a donné un baiser que je n'ai pas su rendre. J'avais pas la technique, pas l'habitude, même pas l'envie.
Mon cœur s'emballait. Il m'arrivait quelque chose, je ne pouvais pas dire non. On ne dit pas non à un peu d'aventure. 

Je me suis dit que ça devait être ça un homme triste. Il sait plus ce qu'il fait, le pauvre, il a perdu la tête.

Je savais pas non plus ce que je faisais là serrée contre un homme qui m'embrassait. Un homme, pas un gosse. Avec de la barbe de trois jours et des cicatrices d'acné alors que les mecs de mon âge n'en étaient pas encore à l'acné, lui, il était déjà deux stades plus loin.
J'en avais de la chance.

Il est retourné à son demi et moi j'ai repris mon vélo et je suis rentrée chez moi pour le déjeuner. J'avais l'impression d'avoir fait quelque chose de vraiment grave. Je m'en voulais, j'étais tiraillée entre une excitation glauque et l'envie de me faire 18 bains de bouche pour me débarrasser du goût de l'alcool et de la tristesse qui s'était propagés de sa bouche à la mienne comme un poison.

Je croyais que nous étions ensemble. Pour mon petit cerveau s'embrasser signifiait être en couple. Peu importe l'investissement des protagonistes dans le projet.
Quelques jours après ce baiser, on squattait sur les deux marches du monument aux morts. On faisait rien de spécial à part fumer des clopes, cracher par terre, écouter les bobards des uns et des autres et essayer de gratter un tour de scooter.

Quand j'ai vu s'approcher de notre petit groupe sa silhouette dégingandée, j'ai senti toutes mes forces me lâcher. Mon corps ne me tenait plus, j'étais exsangue..
Je fixais son visage en espérant croiser son regard, c'était mon mec après tout. Il avait sûrement envie de me revoir, je sais pas, on se jette pas dans une bouche comme ça pour rien.
Il ne m'a pas calculée, c'est comme si j'avais été détourée et virée de ce moment. Il a fait son numéro de crâneur avant de reprendre sa caisse. Une copine, la seule du village, m'a regardée sans sourire, son regard était solennel et pesant. Je me demande après coup si ce n'était pas « son mec » à elle aussi.

J'aurai 12 ans dans moins d'un mois. Cet été ma grand mère m'a complimentée sur ma taille marquée, mon corps de jeune fille. Elle a dit comme ça. Je ne comprends pas ce qui a fait de moi une béance en quelques semaines. Comment je suis devenue un corps dans lequel on veut à tout prix mettre une langue, des doigts, une bite. Quelque chose a du se passer dans mon dos. J'ai reçu tous les stigmates de la féminité et je ne trouvais pas ma place dans ce monde qui s'offrait à moi. J'ai toujours été une enfant discrète mais désormais il n'était plus possible pour moi de disparaître en moi même, de considérer le monde comme un bruit blanc. On me tendait un script et j'y comprenais rien. J'envoyais des signaux que je ne maîtrisais pas. Je parlais un nouveau langage malgré moi.

J'avais l'habitude de regarder la vie de loin.
Derrière la baie vitrée du salon, je regardais le vide. Rien ne se passait jamais mais j'avais de l'espoir. J'avais l'impression que si je quittais la fenêtre j'allais tout rater. 
Parfois j'aurais voulu ne même plus avoir à cligner des yeux. Je ne sais pas ce que j'espérais précisément mais j'ai su rapidement que cette histoire là ne serait pas ce que j'attendais de la vie. J'allais d'ailleurs la vivre sans l'intégrer.
On dit que le cerveau envoie les données quand nous sommes prêts à les traiter. Cette semaine avait été complètement occultée. La disquette perdue qu'on retrouve sur une étagère poussiéreuse et qui tout à coup prend toute la place. J’accueille les images qui rebroussent chemin avec suspicion. Je me méfie de ma mémoire en m 'abandonnant aux sensations qui s'imposent.
La peau granuleuse de son visage et de son cou. La barbe de trois jours. L'odeur de tabac sur les vêtements. Les baisers alcoolisés. La bouche qui prend trop de place sur mon visage, qui m'avale. Mes yeux grands ouverts. La queue énorme, gorgée d'envie sous la braguette tendue du jean blanc.
J'ai envie de serrer dans mes bras cette gamine aux yeux immenses qui crie dans un cauchemar mais qui reste docile, coupable de ce qu'elle fait aux sexes des hommes tristes.

Les jours passaient et on ne savait plus quoi faire de nos peaux. Je regardais mes affaires scolaires toutes neuves, je faisais le vœux de réussir cette année. De me ressaisir et me concentrer. J'ai toujours eu d'énormes difficultés de concentration. Je me demande si l'habitude que j'ai prise de m'absenter par l'esprit des moments que je n'avais pas envie de vivre n'était pas à l'origine de ma nature distraite.
Aujourd'hui je me souviens d'un autre garçon triste qui avait pris ma bouche dans l'obscurité d'une salle de ciné. C'était un ami de mon frère, il venait de se faire plaquer. J'étais avec une copine au cinéma et mon frère et lui un peu plus loin derrière. Il est venu occuper le siège vide à ma gauche, quand je l'ai regardé il m'a embrassée. J'ai rien compris mais ça s'est reproduit plusieurs fois.
Il était plutôt joli et populaire, plus vieux de moi d'un an. Il faut croire que j'ai toujours eu de la chance. En tout cas, le roulage de pelle devant Sauvez Willy m'avait déjà laissé croire que nous étions plus ou moins « ensemble » mais le lendemain matin, à la récré de 10h, j'ai vu le premier garçon triste embrasser son ex et je n'ai pu que baisser la tête sur mes chaussures et écouter mes copines me traiter de mytho.

Mais là, c'était autre chose qu'une pelle de gosse dans un ciné. C'était une autre histoire qui se jouait sous la chape de plomb de cet été 93.

On roulait à blinde au milieu de la route, horde d'enfants empêtrés dans des corps en travaux. On avait l'ennui cruel qui nous poussait à découper des lombrics avec des pierres tranchantes, cramer des insectes à la loupe, taxer des pièces à droite et à gauche pour acheter des pétards à l'épicerie du village voisin. Et quand la voiture tunée d'un gars du village se posait près de nous on faisait un sketch pour que le mec fasse cracher les enceintes, je regardais les garçons danser comme des dingues sur SNAP ! je laissais les basses me taper dans les tripes. Je souriais à une vie que j'avais l'impression d'observer par un trou de serrure en crapotant ma Royale Menthol.

Rythm is a dancer
It's a soul companion
You can feel it everywhere

L'ennui nous conduisait souvent dans la grange d'un agriculteur du village. On se faisait des cabanes, on rampait dans des galeries et parfois ça dérapait en explorations génitales. C'était de notre âge et ça n'allait pas bien loin. Il y avait une mezzanine depuis laquelle on se jetait dans le vide pour atterrir sur un tapis de paille suffisamment douillet pour que ça reste marrant. On se balançait au bout d'une corde comme tarzan au bout de sa liane en imitant son cri. C'était plus un truc de mec encore une fois, avec ma copine, on se faisait vite chier.
Les grands nous mettaient en garde parce que le paysan en avait marre de nos conneries, parce qu'on pouvait foutre le feu en fumant des clopes etc... Mais pour autant ça les dérangeait pas de venir se faire quelques plongeons dans la paille.
C'est dans ce contexte que j'ai revu le garçon triste. Il venait jouer à Tarzan et j'allais pas tarder à comprendre qui serait Jane dans son scenario.

Assise sur ma botte de paille, je regardais les autres faire les cons quand il est venu s'asseoir à côté de moi. Pantalon blanc, débardeur gris, il se marre et je suis trop intimidée pour le regarder. J'ai peur qu'il me zappe et peur qu'il me prenne en compte. C'est lui qui prend ma main au bout de quelques minutes. Son geste me sort de la torpeur pour me conduire dans la terreur.

Viens.

Je me lève pour le suivre, j'ai encore l'âge auquel on concède d'emblée de l'autorité aux aînés. Alors je viens. On arrive dans un coin en hauteur, une planque aménagée par l'un d'entre nous lors d'un de nos jeux. On s'assied, les genoux relevés, on ne dit rien. Je ne sais pas quoi dire. Les battements de mon sang sont comme des infra basses qui me donnent la gerbe. J'essaie de penser à autre chose pour me remettre d'aplomb.Je me chante une chanson pour me donner du courage. Rythm is a dancer. Je sors de mon corps qui reste comme un tas de chiffon sur la paille. Je comprends à peine la langue dans ma bouche qui vit sa vie. Les mains qui tiennent mon visage. Mes yeux fixent un point dans les poutres de la charpente. Le volume sonore s'épaissit, les sons se distordent, les voix des gosses se raréfient. Rythm is a dancer. It's a soul companion.
J'arrive toujours pas à descendre de la charpente d'où je regarde la scène, le short ouvert, la taille marquée, le corps de jeune fille, quel bel été.
Je regarde l'homme devenir une bête et jouer à la poupée avec une enfant qui fait la morte. Je regarde la main dans sa culotte, qu'est ce qu'on peut bien chercher dans le slip d'une gamine ?
J'ai envie de crier mais j'y arrive pas. Je ne peux pas non plus détourner les yeux de ceux de la gamine. Il prend la main molle de la petite pour la poser sur le braquemart qu'il a sorti de son pantalon. Et là, la vie revient dans son regard, le sang retrouve le chemin de son cerveau, elle réintègre son propre corps, elle se réchauffe, elle s'anime et elle dit non.

Non.

J'ai pas envie de faire ça.

Elle se lève sur ses coudes et lui aussi, il s'approche pour l'embrasser et elle tourne violemment la tête. Non. Elle ne le regarde plus, elle regarde le mur, la paille, elle écoute son souffle court. Elle entend des mouvements vifs, le bruit métallique d'un ceinturon. Putain mais en fait t'es vraiment qu'une gamine.
Bien joué connard. C'est vraiment une gamine et toi t'es une merde. J'attends qu'il parte pour sauter de la poutre en m'accrochant la corde. J'imite le cri de Tarzan et ça la fait glousser.
Elle me dit « t'es con » pendant que j'enlève quelques brins de paille dans ses cheveux. Elle remet ses vêtements correctement en soupirant.

  • ça va ?
  • Ben non... Je fais que des conneries.
  • Qu'est ce que t'as fait là comme connerie ?
  • Ben t'as vu non ?
  • Je t'ai pas vu faire de connerie. Toi t'as rien fait. C'est pas toi la conne.
  • Se laisser faire c'est pareil que faire
  • Non c'est pas pareil.
  • Faut que je rentre...
  • Je t'accompagne.
  • T'as quel age ?
  • 36 ans
  • T'es vieille ! T'es plus vieille que mes parents. Pourquoi t'es venue ?
  • Fallait que je te dise un truc. Ça va ? T'as mal quelque part ?
  • Non, ça va. J'ai pas mal. Enfin, un peu mal mais ça va. Tu voulais me dire quoi ?
  • On s'arrête ?
  • Faut que je rentre.
  • Je voulais te dire que ce qui s'est passé c'est pas de ta faute. Tu l'as pas cherché ni rien. Et si ça se reproduit n'oublie jamais que c'est pas de ta faute...
  • C'est quand même moi qui l'ai laissé faire. C'est moi qui l'ai laissé m'embrasser aussi au café.
  • Il avait pas à faire ça. Pour t'embrasser, pour te toucher, on doit te demander.
  • C'est ça que tu voulais me dire ?
  • Pas seulement. Je voulais te dire que ça va pas être de la tarte cette année, mais ce sera pas de ta faute. Essaie de te souvenir de ça, tout le temps. Tu te le dis, tu serres les dents, tu serres les yeux et tu te répètes que c'est pas de ta faute. Et si t'as envie de crier tu cries. Si t'as envie de pleurer tu pleures.
  • C'est triste ce que tu racontes
  • Ben des fois c'est triste, et cette année c'est pas la tienne. Mais c'est pas grand chose une année dans une vie.
  • Super …
  • Tu vas rencontrer plein de gens qui vont t'aimer, parce que t'es quelqu'un qu'on a envie d'aimer. Mais y'en a qui savent pas faire. Tu apprendras à les reconnaître et eux, tu les laisses tomber. Ça vaut pas la peine.
  • Je l'ai laissé faire parce qu'il a déjà assez de problèmes comme ça. Il est triste et tout.
  • Et toi ? T'en as pas des problèmes ? T'as que ça. C'est pas pour autant que tu forces qui que ce soit à faire des trucs. Ya pas d'excuse. C'est juste un connard.
  • Tu parles mal pour ton âge. Bon, faut vraiment que je rentre là.
  • Ok, tu vas en parler ?
  • Hein ? Ça va pas ?
  • Tu as le droit de le faire. C'est important.
  • Je le ferai pas. C'est assez la merde comme ça, je vais pas en rajouter avec mes conneries.
  • C'est pas des conneries.
  • Oui, ok, on a déjà fait le tour. Faut que je rentre.
  • Alors salut. Fais toi confiance, tout passe, ça va pas être facile mais t'es balèze alors tu vas y arriver. Si tu peux, fais attention à toi, n'oublie pas que t'es précieuse.
  • Ok, j'oublie pas. Tu t'appelles comment ?
  • Comme toi.
  • Comment tu sais ?
  • Je sais tout.

Été 93.

J'ai remonté la rue de la mairie lentement, je pesais une tonne. Ça faisait un secret de plus à ajouter aux autres. Dans une semaine c'est la rentrée. La cinquième. Tout va changer. Tous les sentiments vont devenir tranchés, ce sera noir, ce sera blanc. Il n'y aura plus d'entre deux. Je reverrais le garçon traverser le village dans sa caisse. Je chercherais son regard et je ne le trouverais plus jamais.
Il y aura d'autres garçons dans la même grange. Les yeux révulsés à attendre que ça passe. Et le chemin du retour avec la honte plantée dans le ventre. D'autres feux à éteindre que je ne me souviendrai pas d'avoir allumés. Je ne dirai pas souvent non à un peu avilissement. Je me détesterai minutieusement. Ce sera mon projet. J'en demanderai autant aux autres. Je mordrai la caresse sincère pour embrasser la main qui me frappe. Je prendrai l'amour qu'on me porte comme un aveu de faiblesse. Je n'accepterai pas qu'on m'aime, ça deviendra rédhibitoire. Tu m'aimes mais pas moi, casse toi avec tes goûts de chiottes, ressaisis-toi.

J'aurai la vingtaine triste, les yeux lavés par les nuits blanches passées à brûler la chandelle par les deux bouts. À chercher la mort sur la peau des autres. À attendre mon heure. Il y aura d'autres secrets. Je deviendrai peu à peu un tombeau dans lequel on balance sa merde. Je voudrais m'oublier. Je voudrais mourir pour ne plus rien entendre.
Été 93, je suis devenue béante. J'en ai pris mon parti, c'est comme ça. Je serai souvent au mauvais endroit au mauvais moment à servir d'éponge à merde, de réceptacle. C'est comme ça.
Je travaillerai longtemps à faire mauvaise impression. Je préférerai qu'on me déteste en virtuose plutôt que d'être mal aimée.
Le temps m'apprendra le respect qu'on me doit. Que je me dois. Le temps me fera vieille et de plus en plus sage. Je trouverai mon rythme, je modulerai mon chant, je me dirai que c'est pas grave. Je classerai tout sans suite. Il faut pas s'encombrer.
J'ai mis toute mon application au service de ma déchéance. J'ai voulu couvrir les cris de la gamine de 1'année 93 passée à devoir se taire sur tout. Éponger les chagrins des adultes. On peut rien faire pour toi alors arrête de gueuler. Elle est revenue comme ça, comme on visite un membre de la famille sur un coup de tête. Sur son petit visage il n'y avait que des yeux, c'est dingue comme les gosses ont de grands yeux. Ils portaient la paix qu'on acquiert après avoir accordé son pardon. Pendant tout ce temps j'ai voulu la dévorer, la dégueuler, la défigurer... Mais j'ai pas réussi à l'anéantir. Elle est revenue à moi un matin de novembre, j'ai pris sa main et j'ai vu le soulagement sur son visage détendu.
J'ai pas eu besoin de parler. Elle m'avait déjà pardonné. [...]





samedi 17 novembre 2018

Te prends pas la tête

J'avais récupéré les carnets chez ma mère. Ils étaient une douzaine dans un carton rempli d'autres merdes. Un carton frappé du sceau du secret, attention danger, zone de guerre, ne pas entrer sous peine de mort.
Le truc repérable à 10 bornes :ne lisez pas mais sachez que ça existe.
Je me disais que la lecture de toutes ces pages me feraient du bien. Le coup d'oeil rassurant dans le rétro qui confirme qu'on a semé les monstres dans la course poursuite. Qu'on peut arrêter d'aller trop vite, trop loin.
Alors j'ai lu, un peu. Je me suis attendrie pour cette personne que j'ai redécouverte. J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, lui caresser la nuque, lui dire ça va aller, te prends pas trop la tête.
Les longues journées exsangues, la maladie de l'ennui, la honte aussi, à chaque page.
J'ai retrouvé la passion des questions et la peur des réponses.
J'ai eu envie de faire quelque chose pour elle, la secouer brutalement. Lui dire que putain, ça va aller, te prends pas trop la tête maintenant, arrête de perdre ton temps.
Ça pue la dépression, le valium, le lysanxia, le prozac, le veratran.
Ça pue la défaite aussi.
J'avais lâché l'affaire et j'attendais de me réveiller de ma sieste éternelle avec du courage. Celui que je suis allée arracher avec les dents quand j'ai retrouvé le goût de la station debout.
J'ai lu, j'ai relu, à la recherche d'un style introuvable. J'ai foutu ça dans un tiroir. Des pages et des pages de vide. Une visite guidée de mon nombril dont on aurait pu faire le tour en trois mots.
T'as des trucs qui méritent pas tes tiroirs, ça devient rien d'autre que de la souille d'encre. J'ai eu envie de tout cramer. Mettre un terme définitif à une carrière de tragédienne. Faire ça en grande pompe, une cérémonie de purification par les flammes.
On se refait pas.
On était cinq autour du feu. Cinq à alimenter le foyer en jetant les pages arrachées.
J'ai cramé mes années perdues. Même si il y avait aussi du bonheur, des fulgurances, des minutes de vie qui comptent triple, de la bonne volonté, j'ai surtout retenu les blessures répétées, le plaisir malsain de se laisser pourrir dans un coin.
J'ai tout cramé et c'était beau. Comme se faire caresser la nuque en fermant les yeux pour prolonger le plaisir.
S'entendre dire ça va aller, t'inquiètes,  te prends pas trop la tête.

vendredi 9 novembre 2018

Vous voyez ce que je veux dire

Au réveil j'ai cette haleine vraiment étrange et je ne lui trouve pas d'excuse valable en fouillant l'historique de mes dernières 24h.
Et puis ça me revient. La molécule miracle.
Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas tapée une ramasse aussi magistrale. Il n'y a rien de pire que de se traîner aux pieds de sa propre existence sans savoir quoi faire pour la sauver.
Et ce goût dégueulasse dans la bouche. La galoche de la mort.
Je croise des regards en me disant que ça se voit que j'ai plus pied et que je fais semblant de nager. Je choisis un sourire dans mon nuancier.
Je précède un homme qui porte un parfum bon marché. Brut de Fabergé. Je pense à mon grand père. Je ferme à peine les yeux. Je suis à la mer, il a de l'eau jusqu'à la moitié des cuisses et me porte. On sent l'ambre solaire, le sel, les vacances et l'amour. J'entends son gros rire à mon oreille, le ressac des vagues, un clapotis inoffensif et méditerranéen. J'ai envie de chialer mais ce serait comme balancer de l'essence sur un départ de feu.
L'arrivée du tram dédramatise. Je me mets dans un creux. J'y vois des gens connus issus de ma vie actuelle et de ma vie d'avant. Je regarde à travers eux.
Il y a un jeune homme qui était élève du dernier lycée où j'ai bossé. Un élève discret, tiré à quatre épingles. J'ai plus communiqué avec son carnet de liaison qu'avec lui. Il est beau comme on peut l'être à 17 ans.
J'ai l'impression de transpirer une odeur de détresse. L'impression qu'on voit sur mon visage l'engourdissement lié au produit qui m'a collé une beigne monumentale.
C'est vraiment se donner beaucoup d'importance parce que les gens, ils en ont rien à foutre de ta gueule la plupart du temps dans le tram. Ils veulent tout au plus que tu dégages du milieu à leur arrêt et que ta main ne touche pas la leur sur la barre.
Ça va pas plus loin.
ça s'est passé comme ça. Entre deux sanglots je lui ai dit :
- Vous voulez pas me filer un truc pour que je gère, que je fonctionne ?
- Un truc ?
- Vous voyez ce que je veux dire.
- Je vais vous donner un truc mais ça va pas vous plaire. Quels sont vos trucs à vous ?
- Les trucs pas remboursés ? Les douches longues et brûlantes par exemple. Mais je préfère entretenir les rentes des labo pharmaceutique que niquer de l'eau dans le vent.
- Aller bien c'est du vent ?
- Vous voyez ce que je veux dire. Et écrire aussi, c'est un bon truc.
- Et parler ?
- Ben je vous parle là...
- Vous voyez ce que je veux dire. 

dimanche 28 octobre 2018

La langue des coiffeurs

On élude les questions techniques sur la coiffure et son monde. On veut que ça finisse. On apprend que nos cheveux sont "fatigués".
- Fatigués à partir de là, vous voyez?
Je vois pas. Je dis : - Ah oui, tiens, en effet.
Des gens arrivent, tout le monde se connait, on se met à parler de tout et de rien et on me laisse là, dans la cape noire de Severus Rogue assortie à mes cernes avec des barrettes ridicules.
On se sent con mais on fait comme si on était au mieux de notre classe, on salue, on sourit, on trouve même le moyen d’être drôle. Sous des néons impitoyables qui font ressortir le pire de nous. Plantée là, alors qu’une parfaite inconnue enroule et déroule une brosse sur laquelle elle pose son sèche-cheveux brûlant.
On avait dit pas de brushing. On a pris le temps d'expliquer que c'était pas notre truc les brushing Dallas et les bombes de laque vidées sur l'autel de notre nature rustique.
On profite du miroir pour se regarder dans les yeux. Il y palpite une calme certitude, nous sommes des spectres de bonne volonté qui ne croient plus à la fulgurance de la passion. Nous mesurons nos élans et restons à bonne distance des flammes.
On a tranché, on a passé trente ans, on a survécu à nos névroses de jeunesse, on se fait vieux, on se doit un peu de bien, on ne nous a pas appris, on est paumé mais on est vivant. Des vivants qui ne savent pas vivre, mais qui ont cessé de se débattre. Des vivants qui ne sont pas nés de la dernière pluie et qui le portent sur eux, dans l’éclat terni de leurs regards rincés.
On en a connu des guerres, on a su concilier, expliquer, apaiser. On a affiné nos discours et pris soin de nos interlocuteurs.
Mais on sait toujours pas parler la langue des coiffeurs.

samedi 20 octobre 2018

La convalescence comme art de vivre

Pendant longtemps je me suis construite autour de la maladie et je donnais à la convalescence une valeur poétique. Rimbaldienne. J'avais la vingtaine pour moi et je me disais que le temps ne finirait jamais alors pourquoi ne pas le perdre dans des draps infectés, à regarder le plafond, les yeux fiévreux ?
Les maux étaient ma muse, mon sujet de conversation préféré, ma façon d'exister et ma définition. J'étais malade avant d'être moi. Je me pensais combattante plutôt que complaisante mais j'étais surtout conne.
C'est si facile d'aller mal. Pourquoi s'en passer?
Ça va ? Non
Ça règle la question.
Et puis ça passe. La maturité, même si elle est toute relative, donne au temps une nouvelle valeur et on se confronte, ou non, au respect qu'on lui doit.
Je sais même plus qui est Rimbaud et j'ai troqué l'esthétique romantique contre une sentimentalité sélective. On trouve des ancrages salutaires et on sait le temps qu'on perd à se regarder tomber malade, être malade, se dire malade, incarner la maladie, la tragédie. On pousse le ridicule dans ses derniers retranchements sans même percevoir le malaise.
Laisse moi tranquille, je suis malade.
Tu crois que ça me plait ?
Tu penses peut-être que je le fais exprès ?
Mais oui, ça me plaisait même si je ne le faisais pas exprès.
Je me répète ce mantra, encore et encore : c'est si facile d'aller mal. De s'inoculer des trucs à soigner, les constantes au plus bas, le revers de la main sur le front dans un pyjama à la propreté discutable.
Et je sais que j'exagère et qu'on fait bien ce qu'on peut. Je sais combien on n'a pas toujours le choix. Crois moi, je le sais, va.
Aujourd'hui, je pense au temps perdu, au goût retrouvé de la verticalité, à l'odeur des draps propres, au meilleur de la fête. Dans mes délires de fièvre, je suis une flamme qui danse, des jambes qui marchent plus vite que ce qu'elles fuient. Un corps désirant et vorace qui gagne toujours à la fin.
J'ai échangé la passion du très bas contre celle des médecins.




lundi 10 septembre 2018

La page arrachée

J'écris frénétiquement. Même quand je parle j'écris. Quand je dors aussi. Je m'endors la tête lourde, soulée de mots. Je me réveille les doigts pourris d'encre bleue. Sous les ongles, le sang caillé, les lambeaux de réalité auxquels j'ai essayé de m'agripper de toutes mes forces.
Je m'échappe de mes nuits folles en sursautant. Je cherche mon souffle, je crache la terre que j'ai dans la bouche.
Je scanne mon environnement mais je ne reconnais rien. Je suis dans la cabine impersonnelle d'un ferry. Je suis dans la cellule givrée d'un couvent. Je suis au mitard. Dans le ventre de la baleine. Sclérosée.
Je ressuscite ceux que j'ai tué, je compte mes yeux, ils sont deux. Je me rêve éborgnée et me lève clairvoyante. Jetée de la nuit.
J'attrape n'importe quoi comme une corde lancée au fond du puits où j'ai glissé. Je me tue les bras mais je remonte.
Mon pied frôle le sol en narguant la somme de mes terreurs qui attend sous le lit.
Je me fais face devant le miroir de la salle de bain, je m'envoie de l'eau sur le visage, des gouttes puis des seaux.
Je crache la terre, je me lave les mains. Je me défaits des tâches d'encre et des cauchemars autour desquels je me brode un enfer
Je reviens à moi, mon regard m'envoie des châtaignes. J'encaisse la décharge du concret qui me parcourt. Le bruit de fond des voitures sur l'autoroute. Je pense à ceux qui les conduisent. À ceux qui ne dorment pas. Qui ne dorment plus. J'ai peur de la lumière, J'allume la lumière comme on se jette d'une falaise.
Rien. Il n'y a rien.
Des draps défaits. L'odeur acre de la peur et de la poussière sous le lit.
Une flaque d'encre bleue nuit qui se vide sur le drap blanc. Une page arrachée. Rien.

Journal 17/18 avant les jours sang


Une dame sans âge m'offre un sourire triste à la caisse du Monop où j'attends mon tour. Elle tarde un peu mais dépose finalement 5 canettes de 8.6 sur le tapis de courses. Elle plaisante avec moi, elle essaie de faire oublier les canettes mais son haleine me rappelle les degrés d'alcool. J'observe avec pudeur les plis de peau sous ses yeux et les gestes fébriles mais volontaires des meufs bourrées dès 11h. C'est une belle journée n'est-ce-pas? J'aquiesce et je pense : une belle journée pour se la coller derrière des volets fermés.
Pour qui je me prends?
Je souris sans effort, parce qu'elle inspire une sympathie immédiate.
Je dis au revoir et bonne journée.
Sur le tapis de courses, je dépose à mon tour des calories qui vont être scannées : 543 les 100g, 237 les 100g etc... 300% des apports journaliers à manger derrière les volets fermés. Symptôme pré menstruel numéro un, se donner des raisons de se haïr en attendant les jours sang. Outre manger sans plaisir. Répondre oui à toutes les fringales. Il sera bien assez tôt demain pour soigner les courbatures d'estomac et de culpabilité.
Je souris à la personne derrière moi, j essaie de faire oublier les calories sur le tapis mais mon gros cul ne dupe personne.
C'est une belle journée n'est-ce-pas? Une belle journée pour se remplir jusqu'à l'explosion. Pour amoindrir l'idée de la brèche, la peur du vide.
Une belle journée pour cacher la misère à son prochain dans les lieux publics. Faire des politesses et des manières pour faire oublier les détestation, les pulsions morbides. Le délabrement et le sabotage comme projets de vie à très court terme.
On se tient la porte, on prend des airs, on fait semblant de ne pas s'observer, de ne pas ressentir la gifle de l'intime réalité qui se confronte à celle des autres. On fait semblant de savoir où on va alors que ça fait un bail qu'on a bouffé la boussole et qu'on improvise. On fronce le regard, on singe la certitude mais on attend tous plus ou moins d'être chez soi pour se trouver des raisons de se détester en fermant les volets sur cette belle journée qui nous crache à la gueule.

mardi 26 juin 2018

17 jours // PDF

Le pdf de mon texte pour celles et ceux que ça intéresse. A défaut d'avoir pu mettre la main sur sa version papier et avant une possible réédition un jour ou l'autre !
à lire, relire, partager, imprimer, diffuser, oublier quelque part... 
Comme tu veux... 


C'était il y a un an, c'était une sale histoire, je suis heureuse qu'elle ne m'appartienne plus vraiment et qu'elle soit désormais entre vos mains. 

C'est par ici : 17 jours, le fanzine en Pdf 



mardi 15 mai 2018

L'eau, le feu

C'est la pluie qui me réveille. Elle crépite calmement avant de se changer en orage tonitruant. Sous une apparence paisible, chacune de mes cellules est survoltée. 
Ça me fait du bien.
Je m'inquiète d'un oiseau que j'entends. Le seul. Je me soucie de son abri, de son confort et je vais jusqu'à lui prêter des intentions et des projets. J'ultrapole. Je m'ennuie coincée dans un corps en feu.
C'est jour férié. Je ne sais pas si c'est en lien avec la religion ou la guerre. Les deux trucs que je peux pas blairer. Les deux sponsors officiels des jours de branle.
Je pense à une télévision cathodique, au son qui sort de l'écran gris. C'est à ça que me fait penser le bruit de la pluie. Un truc calme, régulier, que le tonnerre fracasse.
Depuis hier je rassemble des notes, je copie, je coupe, je colle. Je monte quelque chose qui n'existe que pour moi. Mon obsession textuelle prend le pas sur tout.
La nuit je m'ennuie sur des plages de réveil. Je suis soumise aux lubies d'un cerveau hyperactif qui galère à trouver la paix.
Il y a trois jours, nous avons traversé la ville en chantant Luz Casal dans un espagnol aussi foireux que volontaire. Nous avons été si heureux du parc de l'étoile à la place d'Austerlitz. Indifférents au reste du monde, trop occupés à s'aimer, à fêter tacitement le bonheur d'être ensemble.
Los momentos felices.
Je revois dans le noir de ma nuit blanche nos pas décidés, en route vers la nuit, nos sourires béants.
J'ai chaud.
J'ouvre la fenêtre. J'accueille une brise tiède à la surface de mon corps qui bat.
À ce moment-là je ne sais pas encore à quoi correspond mon embrasement
C'est seulement à 8h, lors de mon réveil définitif, que je comprendrais que toute la nuit j'ai attendu cet orage. Je l'ai pressenti.
J'ai attendu de me consumer dans une fièvre radicale, tenue éveillée par l'étincelle, symptôme de l'incendie. Et maintenant je brûle bel et bien.

mercredi 25 avril 2018

Y'a rien, t'inquiète // Journal de la Start Down Nation

Y'a rien, t'inquiète // Journal de la Start Down Nation
Le ciel est bas et y'a un truc qui cloche.
Alors quoi ?
On active le mode doux, on sauve sa peau, on verra sur le tas. Boire des cafés, aller au ciné, écouter des conversations de blaireaux, écrire, retranscrire, ne rien relire, relativiser, j'ai de la chance, j'ai de la chance, j'ai de la chance.
Ou alors écrire une lettre qui dit qu'on se trouve géniale. respecter la mise en forme, justifier le contenu, rappeler la référence de l'annonce.
Ne pas aller au ciné, ne pas boire trop de café, juste s'asseoir sur son cul et voir venir, ce que charrie l'ennui ?
Je sais pas.
Tenter un truc nouveau du genre : Je me lève, j'enlève mon slip, je prends une douche, je mets un autre slip, je me recouche.
Au lieu de ça, l'hyperactivité qui fout la honte, ne pas trop savoir regarder les heures s'écouler lentement, parce que ça ressemble à une convalescence et qu'on n'est pas malade, non. Ou alors à peine et on la joue discret.
On remonte la rivière avec des nageoires atrophiées, ça marche, on le sait. Parfois on passe devant un saumon. On a les victoires qu'on peut.
ça passe toujours, ça dure un peu, le temps qu'il faut, et puis ça passe, on fait c'qui faut, on a appris, on sait faire à force, tu penses.
On culpabilise au cas où tu te poses la question. On voit bien que ça te gène qu'on ait du temps, on sait de source sûre qu'elle te débecte notre retraite anticipée.
Le chômage est un rêve accessible. Fais comme chez toi, vraiment.
Parfois, tu es la boue en bas de ton pantalon, tu es le clocher qui te sort du sommeil, tu es le chat qui a faim et celui qui dégueule, tu es la vieille dame perpendiculaire, tu es l'homme qui perd ses cheveux, tu es le gosse qui fait tomber sa sucette dans le sable, le vélo qui déraille, le réveil qui ne sonne pas, le bus que tu rates, la personne qui marche trop lentement devant toi.
Tu es ton propre piétinement.
Les données surgissent, on les avait signalées comme spams mais quand même. On les prend en compte, elles nous prennent en traître mais on s'inquiète pas parce qu'on sait qu'on reste pas longtemps éparpillé au sol, on se ramasse, on se redresse.
Comme les gens qui se pètent la gueule en public, ils sourient, non, t'inquiète, y'a rien, ça va. Intérieurement ils sont brisés mais ils gardent un genre de classe. Ils se ramassent dans tous les sens du terme mais sans drame.
On fait pareil, on en prend pour notre grade mais y'a rien, t'inquiète.
Le cerveau se lasse d’œuvrer à son propre piétinement. On reste pas longtemps le chasseur ET la biche.On se tient en joue, on se jauge, on se juge et puis on en a marre. On reconnaît pas le regard, c'est pas le même que dans le miroir, on l'a vidé de sa sève on dirait. je sais pas, il brille moins, ou alors différemment. On s'en sort.
On a nos trucs, la bonne playlist, le bon repas, on sait.
GoGo gadget aux nageoires, on se laisse pas crever, on se permettrait pas, tu penses.
Alors on se répète qu'on a de la chance.
Tout passe.
On fait c'qui faut. On se ramasse.
Y'a rien, t'inquiète.

samedi 10 mars 2018

La nef des fous


Je regarde les gens, chacun dans leurs films.
Une meuf arbore le sourire discret de ceux qui passent une bonne journée, elle accueille les secondes qui s'offrent à elle avec une décontraction qui se propage comme un feu. Je ramasse les miettes et je pense à ces moments fugaces et merveilleux où l'on court sur le fil, on cesse de subir ses ondulations, on danse sur les ondes de choc sans flipper une seule seconde de la chute possible. Je profite de l'influence positive de cette apparition pour m'ancrer dans un bien être diffus, ça marche à tous les coups, il suffit d'accepter, se laisser traverser de part en part par la chance des autres comme on partage la sienne lorsqu 'elle triomphe et qu'on a le cœur comme une fournaise.

Un truc qui vient avec le temps, c'est la certitude réconfortante d'avoir avec le monde entier la ramasse en partage. On sait que tout le monde recompte ses dents régulièrement après s'être bouffé le trottoir. Personne n'y coupe et ceux qui disent le contraire raconte des conneries. Pendant longtemps, je me suis dit, comment font les gens ? Aujourd'hui je sais : ils s'arrangent, se démènent, ils se débattent avec des spectres, seuls les contours changent, plus ou moins flous.

On se fabrique des épouvantails, pour chasser la merde quand elle se pointe en tsunami.Tous autant que nous sommes, on en chie à intervalles réguliers. On se livre des batailles sans merci qu'on cache derrière des simagrées. Je me dis que c'est une politesse qu'on se fait les uns aux autres. On va pas se sortir les tripes sur la table, on va pas faire un concours de cicatrices.
Alors, entre les déconvenues, on est plaisant, on a de l'humour jusqu'à ce qu'on en ait plus. On fait durer la plaisanterie jusqu'à la grimace, après on se terre un peu, la peur nous sort par les yeux.
Quand on pige que tout le monde est terrifié, on sort de la contemplation égocentrée de nos croûtes fraîches, sèches et enfin, disparues. C'est un cycle qui prend plus ou moins de temps, faut pas être trop pressé.

Je pense à tout ça en regardant les gens se serrer sur les terrasses pour avoir la primeur des rayons encore frais d'un soleil timoré.
On se déplace avec lui, il fait ce qu'il veut de nous.
Je les regarde et je me dis qu'eux aussi, bien sûr, ils ont toute une liste noire de renoncements et d'abnégations.

J'écoute des conversations, des bribes, je me prends pour une envoyée spéciale en mission secrète. Je prends des notes destinées à me rassurer sur une hypothèse que je prends de plus en plus pour la vérité : nous sommes tous cinglés.

Je vois des gens sur des barques, des gens qui voguent au fil des flots lunatiques qui malmènent les trajectoires. Certains ont perdus les rames, certains les ont mais refusent de s'en servir.

Un mec arrive à côté de moi, avant qu'il s'installe je le détaille, il porte pas loin de 700 balles de fringues sur lui lunettes de soleil comprises.
J'ai un sourire bruyant, je regarde discrètement son visage orange gavé d'UV. Lui c'est sûr, c'est à bord d'un yacht qu'il traverse la vie.
Ou alors il a une barque insubmersible et des pagaies de compèt en carbone. Un drakkar assorti à sa gueule de con, avec tout un tas de gens qui rament pour lui...
Plus je l'observe, plus je lui souhaite le mal de mer.

Je ferme mon carnet dans un geste brutal, indisposée par les effluves du parfum âcre de mon nouveau voisin.
Je rassemble mes affaires avec l'impression d'avoir tout compris à la vie comme tous les trois jours à peu près, quand je me perds dans des théories fumeuses qui me consolent de ne pas avoir spécialement le pied marin. Que je liste mes forces et procède au contrôle technique de mon embarcation.