Georges

Georges

samedi 10 décembre 2016

On ne meurt plus d'amour

Chaque matin c'est la même chose, les cachets pris le soir pour calmer la dépression te laissent sans recours possible au réveil. La journée est pleine, exigeante, et tu dois l'affronter avec les yeux mi clos et la bouche paralysée. Comme si chaque nuit tu faisais un AVC trop léger pour être pris en charge par les secours mais suffisant pour te laisser des séquelles visibles à l'oeil nu. Des séquelles que tu vas devoir assumer toute la journée, qui s'ajoutent à l'embarras de ta tristesse fondamentale. 
Plus encore que les difficultés à être heureuse, l'effort consiste à simuler la sérénité, feindre des joies simples pour reposer les vivants de ta mélancolie. Ne pas leur évoquer cette mort qui te suit de près et qu'ils essaient de tenir à distance. 
Ils ne sauront jamais comment te soulager alors par politesse tu les gardes loin des considérations archaïques qui te hantent. 
Toujours il faut que tu luttes contre ceux qui remettent en question ton instinct de vie, tu devras défendre chaque goutte de cette sève qui bat dans tes veines. 
Vers 16 h tu sors du flottement. Après avoir essuyé de nombreux commentaires sur ton air épuisé, sur les stigmates de la nuit qui perdurent en plein jour.
On ne sait rien de ta rage de vivre, des techniques développées pour venir à bout du vide. On ignore que la nuit, tu fumes à la fenêtre en te débattant contre l'obscurité la plus opaque. Tu écris sur des morceaux de papier des ex voto que tu déposes aux pieds d'une montagne de doutes. Sauvée par le petit matin, les promesses de l'aube te redonnent du souffle.
La vie réside dans les cieux griffés de rouge des petits matins bleus, quand tu sors de chez toi, que tu as la primeur de l'air frais qui gifle tes joues et qui génère des larmes d'un genre nouveau, des larmes physiologiques et sans objet.
Dans les transports en commun, tu observes les gens perdus dans des pensées domestiques.
Ne pas oublier d'acheter du destop pour déboucher l'évier de la cuisine.
Ne pas oublier de faire le virement pour la taxe d'habitation.
Se trouver un plan socialement acceptable pour le nouvel an.
Tu regardes plus longuement une jeune fille enroulée dans une écharpe démesurément grande. Son sourire imperceptible t'inspire un scenario d'amour pur. Tu l'imagines prolonger une nuit douillette passée au creux des bras chauds d'un amoureux, après avoir fait bouillir son sang, alors qu'elle a frôlé le malaise en exultant et qu'elle est prise, maintenant, du syndrome de Stendhal. Tu l'imagines se réfugier dans son écharpe pour fuir l'âpreté du matin qui l'a arrachée à la perfection fragile de son amour naissant.
Tu regardes cet homme de la trentaine qui termine une canette de bière forte et bon marché. Tu imagines ce qui l'a brisé au point qu'il n'ait plus de problèmes avec le fait d'offrir aux voyageurs le spectacle de son désespoir.
Tu attrapes systématiquement tous les maux du monde. L'impotence des obèses, l'arthrose des vieux, la solitude des enfants et le vertige des oiseaux... Ton système de défense est naturellement poreux, si bien qu'il te faut guérir de toi même et des autres.
Tu te souviens de l'époque où tu étais aimée follement, tu peines à chasser les souvenirs qui se précipitent, hantée par ton propre sourire, tu rationalises tes élans et tu te fais la promesse ne pas faire mentir celles et ceux qui croient qu'on ne meurt plus d'amour.
Tu jures sur tous les saints que les réminiscences n'auront pas ta peau.
On ne meurt plus d'amour, tu l'as entendu sur France cul, tu le constates chaque jour, tu vois les gens s'en remettre, reprendre en main une vie dont ils sont le cœur battant.
Tu vois la cristallisation s'évanouir, les toujours disparaître au profit des jamais. Croix de bois, croix de fer, on t'y reprendra pas.
Le crissement des rails, les portes qui se ferment, les stations annoncées et tout ce qui est bien réel te sort d'un épanchement d'âme qui se rapproche de l'hémorragie.
Tu as survécu au désenchantement, à la vaisselle sale, aux éclats de voix, le verbe toujours plus haut, les mains toujours plus vides.

En 2016, on meurt dans un attentat, on meurt d'un accident de voiture, on meurt d'une crise cardiaque, d'une overdose à 27 ans, d'un choc toxique, dans une avalanche, on meurt de froid, on meurt d'ennui , mais, tu ne feras pas mentir les grands médias nationaux, on ne meurt plus d'amour. 



12 commentaires:

  1. Je crois que si on mourrait d'amour, je serais déjà morte 10 fois...

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  2. On ne meurt plus d'amour, non. Mais on meurt à petit feu du manque d'amour. Pas seulement de l'amour dont on manque, mais aussi de l'amour qu'on ne donne pas. On meurt de ne pas aimer son travail, parce qu'alors il ne reste que la peur, de ne pas être à la hauteur, de le perdre, et tout le monde le sait, il n'y a rien de pire que de perdre quelque chose, quelqu'un, qu'on n'aimait pas vraiment, qu'on ne gardait que par la peur de l'absence. Parce qu'on est alors forcé d'être face à ce vide. Eh, mails il y a pire, crois moi. Il y a de ne même pas pouvoir souhaiter être seul, parce qu'un enfant, ma vieille, même si sa mère est devenu ton pire ennemi, un enfant, c'est l'interdiction de mourir malgré le travail qu'on aime pas, et l'interdiction de déverser sur lui trop d'amour, trop de cet amour pour lequel on n'a personne d'autre. Oh, ben, merde, je suis plus glauque que toi, Georges.

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    1. je me défends d'être glauque, mec.
      Empathique à un point maladif ok.

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  3. On meurt d'un cancer. Mais on ne meurt pas - que penser de ça ? - parce que votre amour est en train de mourir d'un cancer.
    Ou peut-être que si ?
    Georges, accroche-toi aux branches ! Tu es vivante. Et indispensable.

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    1. c'est un texte fictif inspiré par la mort d'une jeune fille. Je la pensais revenue de tout mais elle est morte d'amour. Quelle joie de te lire !Je suis nostalgique d'une certaine époque.

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    2. C'est un beau texte.
      Et la nostalgie est un sentiment beau autant que douloureux.
      La mort me cerne et je ne la crois jamais fictive !
      Contente de te savoir en VIE.

      Belle année à toi, Georges.

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    3. Dis, elle ne te cerne pas de trop près j'espère? Prends bien soin de toi.

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  4. Bizarrement, c'est l'amour qui meurt, pas nous. Peut-être meurt-on à l'amour.

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    1. Oui, c'est l'amour qui meurt. Il nous en faut plus à nous.
      Tout comme Anne, je suis très heureuse de te voir ici.
      Prends le plus grand soin de toi.
      Bises.

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  5. Surtout pas croire ce qu'on lit dans les journaux.

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    1. Oui, même si ça console, je reste sceptique.

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