Georges

Georges

lundi 6 février 2012

Le cauchemar de Zelda #Fiction

Nous restons plantées quelques minutes à regarder l’étang impassible. Les eaux stagnantes ça me fout toujours un peu la trouille. Il y a une odeur de feuilles moites, de champignon, de flaques d’eau vaseuse, de forêt quoi. 
Ma mère, les bras croisés, mâchoires serrées. A bloc.
J’ai envie de parler de façon compulsive mais je garde le silence, ouvrant de temps en temps la bouche pour amorcer une phrase qui reste sur mes lèvres. Je me souviens d’être déjà venu ici plus jeune, il y a quinze ans peut être. Le bruissement d’ailes des anges qui passent entre maman et moi me met mal à l’aise. Dans les films romantique, on lance un tube de Damien Rice, les héroïnes se regardent avec une belle tête bien nette made in actor’s studio et ça se termine en ricochets ou je ne sais quelle connerie fédératrice et bien naze. Mais voilà, je ne sais pas faire de ricochet, les miens n’ont qu’un seul et unique point de chute. Au bout d’un moment, je m’entends me racler la gorge. Effet d’annonce.

-        Bon, qu’est ce qu’on fout … ? On y va ?
-        Oui, on va y aller.
-    Tu veux une cigarette?
-    Zelda, je m'en fiche de ta cigarette. 
 
Elle est super bizarre... Ce moment n'est pas vraiment parti pour se finir en finish de Grey's Anatomy.
Ses joues rosies par le froid lui donnent bonne mine mais je remarque à ses yeux bouffis et tristes qu’elle vient de pleurer. Elle est frêle comme un petit oiseau. Je serre sa main, elle est glacée. Son regard dévasté ne semble pas foutu de s’accrocher au mien plus de trois secondes d’affilées. Elle regarde à travers moi. Dans le bleu très clair de ses yeux défaits, je vois une scène de guerre, celle qu’elle se livre à elle-même. Des armes lourdes, des chars d’assaut et des sirènes incessantes. Un chaos qui à peine entrevu disparaît pour laisser la raison reprendre ses droits. 

Dans le silence de ma mère se cache des cris de terreurs, des plaintes enfouies, le hurlement d’une louve. 

Elle s’assied au volant de la voiture de mon grand père, elle démarre en me regardant et tout à coup, la voiture fonce à toute blinde à travers la forêt, des images défilent sans que j’ai le temps d’identifier quoi que ce soit. Le paysage nous avale et ma mère lâche le volant, met ses deux mains devant ses yeux et la vitesse me creuse le ventre, c’est douloureux et d’une violence inouïe. 

Réveillée par mon propre cri, j’ai du mal à me remettre de cette dernière image, je regarde autour de moi, je sens une tension dans mon dos, c’est étrange. Je ne sais plus où je suis pendant quelques secondes. Je me recroqueville dans le lit trempé de sueur et j’écoute le sang cogner mes tempes, le rythme s’emballe malgré mes efforts pour trouver le calme. Avant, le battement du sang, ce bruit sourd étouffé par mon oreiller, me donnait l’impression que quelqu’un montait lentement les marches qui mènent à ma chambre. Là, dans l’appartement d’Elise, il n’y a pas de marche et les battements sont plus denses et plus rapprochés qu’à l’ordinaire. Je suis complètement affolée quand je tombe nez à nez sur mon visage halluciné dans la salle de bain. Je me suis assise dans la baignoire, j’ai laissé l’eau réchauffer mon corps nu jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule goutte d’eau chaude. En fumant des cigarettes, assise au bord de la fenêtre, j’ai attendu qu’il fasse jour pour appeler ma mère. 
J’étais sonnée de chez sonnée.
Un cauchemar ça peut être tout et rien, là, c’était juste un truc atroce qui me collait aux basques. L’aube me sauverait de cette crise d’angoisse, tout comme la voix de ma mère, égale, étale.

Ma mère qui devient une image abîmée dans la tête de son père. Je l'imagine, photographie jaune et cornée qui traine dans un coin.
Ma mère qui se fait oublier.
Ma mère qui vit avec ce mauvais délire du père qui part en Alzheimer, et bien en plus.
Méchant et tout. 
Quand je pense à cela, je me chope un cafard à faire peur, des sueurs froides qui me glacent. Ma mère disparaissant au loin, devenant un hologramme, ses contours distendus, son visage flou, sa silhouette comme une tache qui flotte et se dilue dans les eaux troubles de la mémoire de celui qui bientôt ne saura plus rien de nous, d’elle, de lui, de rien.
Pas besoin de lire des Stephen King à la pelle pour flipper comme une merde dans son plumard… Pas besoin de fumer trois barrettes de shit pour se faire un scenario catastrophe quand, de toute façon, la catastrophe est planifiée, attendue. 

C'est parti pour le show des souvenirs qui dégoulinent. C'est parti pour la fin des "tu te souviens, petite". 
Non, je ne me souviens pas. Bientôt, nous ne nous souviendrons plus les uns des autres et ça sera chacun pour sa peau. 
On dit ça, quand on est enfant. 
Chacun pour sa peau.


5 commentaires:

  1. J'aime retrouver Zelda ...Merci
    Bises

    RépondreSupprimer
  2. C'est pourtant la peau qui se flétrit en premier....

    RépondreSupprimer
  3. M : Ravie que ça t'ait plu, je viens tester sa côte ici. C'est pas très bon d'ailleurs.

    Calyste: C'est un texte assez immature. Et vieux.

    RépondreSupprimer
  4. En te lisant, je ressens tout à coup toutes ces angoisses et terreurs des cauchemars... Mais bizarrement c'est plaisant de les voir écris... C'est étrangement rassurant... J'aime beaucoup tes textes, leur justesse, leur ironie, leur "drôleries"... Alors, merçi pour ces p'tits moments sympas passés à te lire...

    RépondreSupprimer
  5. Je te remercie pour ton temps et ça me fait plaisir que la lecture de mes textes te plaisent.
    Bienvenue à toi !

    RépondreSupprimer