Georges

Georges

vendredi 30 décembre 2011

Un autre Georges.

Longtemps tu as construit et détruit tes refuges: l'ordre ou l'inaction, la dérive ou le sommeil, les rondes de nuit, les instants neutres, la fuite des ombres et des lumières. Peut être pourrais tu longtemps encorecontinuer à te mentir, à t'abrutir, à t'enferrer. Mais le jeu est fini, la grande fête, l'ivresse fallacieuse de la vie suspendue. Le monde n'a pas bougé et tu n'as pas changé. L'indifférence ne t'a pas rendu différent.

Tu n'es pas mort. tu n'es pas devenu fou. 

Les désastres n'existent pas, ils sont ailleurs. La plus petite catastrophe aurait peut être suffi à te sauver: tu aurais tout perdu, tu aurais eu quelque chose à défendre, des mots à dire pour convaincre, pour émouvoir. Mais tu n'es même pas malade. Tes jours ni tes nuits ne sont en danger. tes yeux voient, ta main ne tremble pas, ton pouls est régulier, ton coeur bat. Si tu étais laid, ta laideur serait peut être fascinante, mais tu n'es même pas laid, ni bossu, ni bègue, ni manchot, ni cul-de-jatte et pas même claudicant. 

Extrait d' Un homme qui dort de Georges Perec.


Avec le temps, ta froideur devient fabuleuse

Photo : Jacques Spiesser dans le film de Georges Perec et Bernard Queysanne. 1974

9 commentaires:

  1. Encore des lignes qui t'arrivent en pleine poire. Bien vu, Georges (s)

    RépondreSupprimer
  2. Un autre Georges que j'aime. Mais fais gaffe: la plaine, c'est toujours morne, comme disait un certain Victor.

    RépondreSupprimer
  3. Nicolas : J'ai découvert ce texte par un lecteur anonyme qui m'a laissé ci même les références.

    Calyste: Waterloo, pour moi, ça reste Abba. :D Je ne connais pas trop Perec. Ce texte est chouette, écrit à la deuxième personne pour signifier le détachement comme d'autre la pudeur.

    RépondreSupprimer
  4. le 24 décembre je mettais en statut sur Facebook, l'incipit d'un homme qui dort:
    « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. » (Kafka)

    C'est bizarre la résonance. L'air du temps?

    RépondreSupprimer
  5. Marque déposée; toutes classes confondues

    RépondreSupprimer
  6. Je me souviens de l'interview de Georges Perec réalisée à propos de Un homme qui dort (62?), tirée des archives de l'INA et envoyée ici même il y a quelques mois

    RépondreSupprimer
  7. C'est l'interview qui m'a donné envie de lire l'homme qui dort, à nouveau, merci.

    Armand : Oui, sans doute l'air du temps. Ce livre trouve bien de l'écho ici.

    RépondreSupprimer
  8. L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;
    Toutes deux dormaient dans la même chambre
    C’était par un soir très lourd de septembre
    Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise.

    Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,
    La fine chemise au frais parfum d’ambre,
    La plus jeune étend les bras, et se cambre,
    Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise,

    Puis tombe à genoux, puis devient farouche
    Et tumultueuse et folle, et sa bouche
    Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;

    Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense
    Sur ses doigts mignons des valses promises.
    Et, rose, sourit avec innocence.

    Paul Verlaine

    RépondreSupprimer
  9. C'est très beau. Merci Nicolas.

    RépondreSupprimer